09 juillet 2011
Lonesome Dove, Larry McMurtry
"Effectivement, c’était bien à ce mince ruisseau alimenté par une source qu’avait pensé Augustus. Il coulait à travers un petit bosquet de chênes qui s’étendait sur les pentes d’une colline assez élevée. Gus et le vieux Malaria s’arrêtèrent au sommet de la colline pour observer le ruisseau à leurs pieds, ainsi que le petit bassin qu’il formait sous les arbres. Gus était immobile et regardait droit devant lui, se qui était étrange –mais Gus, après tout, était quelqu’un d’étrange. Call escalada la colline, se demandant ce qui pouvait retenir ainsi l’attention de Gus, et il fut stupéfait de le découvrir en larmes. Elles glissaient le long de ses joues et luisaient aux extrémités de ses moustaches.
Call ne savait pas quoi dire, car il n’avait pas la moindre idée de ce qui n’allait pas. Il arrivait à Gus de rire jusqu’aux larmes, mais il était rare qu’on le vit pleurer. C’était, de surcroit, une magnifique journée. Call était perplexe mais il s’abstint de l’interroger.
Gus resta ainsi cinq minutes sans piper mot. Call descendit de cheval et en profita pour se soulager. Il entendit Gus soupirer et, levant les yeux, le vit s’essuyer les yeux avec un bandana.
-Qu’est ce qui t’arrive ? finit par demander Call.
Augustus ôta son chapeau pour se rafraichir un peu la tête.
-Woodrow, je crois pas que tu comprendrais, répondit-il en fixant le bosquet d’arbres et l’étang.
-Eh bien dans ce cas, tant pis, dit Call. Pour l’instant, c’est sûr que je comprends pas.
-J’appelle cet endroit le verger de Clara, dit Augustus. On l’a découvert, elle et moi, un jour qu’on faisait une promenade en carriole. On est souvent venus pique-niquer ici.
-Oh, dit Call. J’aurais dû me douter que ça avait un rapport avec elle. Je crois pas qu’il existe un autre être humain sur lequel tu puisses verser une larme.
Augustus d’essuya les yeux avec les doigts.
-Clara était adorable, dit-il. Je crois que j’ai fait la plus grande erreur de ma vie en la laissant m’échapper. C’est juste que toi, tu peux pas comprendre puisque t’apprécies pas les femmes.
-Si elle voulait pas t’épouser, je me dis que t’y pouvais pas grand-chose, dit Call, qui se sentait embarrassé.
Le mariage n’était pas un sujet de conversation qui le mettait à l’aise.
-C’était pas aussi simple que ça, dit Augustus, les yeux fixés sur le ruisseau et le petit bosquet d’arbres, absorbé par le souvenir du bonheur que lui avait procuré cet endroit.
Il fit faire demi-tour au vieux Malaria et ils prirent la direction d’ Austin. Le souvenir de Clara s’imposait à lui avec autant de fraîcheur que si c’était elle et non Woodrow Call qui faisait route à ses côtés. Elle avait ses petites faiblesses, surtout les vêtements. Il aimait la taquiner à ce propos en lui disant qu’il ne l’avait jamais vue deux fois avec la même robe, mais Clara se contentait de rire. Lorsque sa deuxième femme mourut et qu’il se retrouva libre de la demander en mariage, il franchit le pas un jour qu’ils faisaient un pique-nique à l’endroit qu’ils appelaient le verger de Clara, et elle refusa aussitôt sans que cela n’altère son humeur joyeuse.
-Pourquoi pas ? avait-il demandé.
-J’ai mes habitudes, avait-elle répondu. Il se pourrait que tu veuilles m’imposer ta manière de voir les choses.
-Est-ce que je te passe pas tous tes caprices ? avait-il demandé.
-Si, mais c’est parce que je ne suis pas à toi, avait répondu Clara. Je suis prête àparier que tu changerais vite si tu avais la haute main sur moi.
Mais elle ne l’avait jamais laissé avoir la moindre emprise sur elle, alors qu’il lui semblait qu’elle avait baissé la garde sans même combattre devant un abruti de marchand de chevaux du Kentucky.
Call se sentait légèrement embarrassé pour Augustus.
-A quel moment de ta vie tu as été le plus heureux, Call ? demanda Augustus.
-Heureux dans quel sens ? demanda Call.
Simplement heureux d’être un homme libre sur la terre, répondit Augustus.
-Ben, c’est difficile à dire, dit Call.
-Pas pour moi, dit Augustus. J’ai été le plus heureux des hommes là-bas, justement, au bord de ce petit ruisseau. J’ai loupé le coche et perdu cette femme, mais c’étaient des heures merveilleuses."
Lonesome Dove, page 463
25 juin 2011
Liste concours de l'Armitière 2011
Delphine Coulin, SAMBA POUR LA FRANCE - a eu le prix, et c'est trés bien
Fabienne Jacob, CORPS - mon préféré
Gaëlle Bantegnie, FRANCE 80
Jean Philippe Méguin, LA VOIE MARION
Anne Delaflotte Medhevi, FUGUE
Jean Claude Lalumière, LE FRONT DE L'EST
Jean Pierre Martin, LES LIAISONS FERROVIAIRES
et il m'en manque un...
22 janvier 2011
Corps, Fabienne Jacob
Ah quel plaisir de retrouver le concours des lecteurs de l'Armitière. Dans le groupe du lundi j'ai des bonnes chances de croiser Colette, ça va être vivant!
Le beau petit livre de Fabienne Jacob recueille -comme autant de nouvelles- des bribes de récits, des morceaux de vie, des tranches de corps étendus sur le lit du salon d'esthétique. Un peu dans la veine de Venus Beauté. Faut il laisser un lecteur homme entrer dans la cabine? Dans les intimités de ces clientes exposées ?
Des histoires de rien, des scènes de film, des vies vite vues.
Alix, Grace, la bouchère...
Les hommes, on les raconte beaucoup cependant, ceux qu'on subit, mais surtout ceux qu'on a laissé passer. Et puis la troublante histoire d' Adèle qui a aimé un allemand et qu'on a tondue, petite fille qui attend qu'un cerf merveilleux sorte du bois.
13 janvier 2011
Retour à Cayro
Ce beau livre de Dorothy Allison ne contient rien
d'aventureux, de définitivement dramatique, si ce n'est que nos vies
sont des suites de petits drames. Et comme nous sommes mortels, les petits drames font aussi des morts, mais pas plus que cela. Dieu merci, nous ne connaissons pas
directement la guerre, les massacres, les haines de masse. Ce livre
n'est rien qu'une suite d'évènements familiaux, de non dits, de
révélations tardives, d'amours qui ne se disent pas, de la violence des
silences. On y retrouve tout le temps des éléments proches de nos vies,
de ceux qui nous entourent, donc
bien sûr quelques analogies de situation avec les nôtres mais ce n'est
pas important. Ce qui m'a bouleversé c'est de m'apercevoir encore qu'on
ne dit jamais assez ce qu'on éprouve, mais qu'au final tout amour se
sait.
Nous portons nos propres culpabilités mais aussi celles de ceux qui nous précèdent. Notre lourd héritage.Comme eux nous avons la ténacité dans l'erreur de nos prédécesseurs. La dureté avec les autres, notre besoin d'amour et l'incapacité de l'exprimer. Retour à Cayro est un livre sur tout l'amour qui nous dévore qu'on ne sait pas dire, qu'on ne sait pas sentir et qui se sait, et qui se sent quand même, au bout du compte, au bout du livre.
06 novembre 2010
Shakespeare au cinéma
Le cinéma a ce pouvoir formidable de maitriser -un peu- le temps. On peut toujours revoir aujourd'hui ce qu'au théâtre il ne faut pas avoir manqué. L'inverse est : le théâtre a ce pouvoir formidable aujourd'hui d'imposer un temps. Celui d'aujourd'hui. On choisira.
Petite liste arbitraire des films que je vais essayer de voir ou revoir. Je suis ouvert aux suggestions !
Le Richard III de Laurence Olivier en 1948 et l'autre Richard III d'Al Pacino : looking for Richard en 1996,
les films d'Orson Welles : The tragedy of Othello, the moor of Venice tourné à Essaouira en 1952,
Macbeth en 1948 et Falstaff qui mêle Richard II, Henri IV et Henry V, en 1965
Revoir Prospero's book de Peter Greenaway, tiré de la Tempête en 1991
et Much ado about Nothing de Kenneth Branagh en 1993
19 septembre 2010
Islande Enfer et Paradis
Himnaríki og helvíti, le titre original du roman magnifique de Jon Kalman Stefansson se traduit littéralement par "l'enfer et le paradis". Le traducteur Eric Boury a préféré "Entre ciel et terre".
Cela connote moins ce texte du côté religieux, toujours présent dans ces terres oubliées, si peu terrestres mais bien plutôt franges marines.
"Deux matelots s'étaient noyés, leurs corps n'avaient jamais été retrouvés et ils étaient allés rejoindre la foule des marins qui errent au fond de la mer, se plaignant entre eux de la lenteur du temps, attendant l'appel suprême que quelqu'un leur avait promis en des temps immémoriaux, attendant que Dieu les hisse vers la surface et les attrape dans son épuisette d'étoiles, qu'il les sèche de son souffle tiède et les laisse entrer à pied sec dans son royaume des cieux, là il n'y a jamais de poisson aux repas, disent les noyés, qui, toujours aussi optimistes, s'occupent en regardant la quille des bateaux, s'étonnent du nouveau matériel de pêche, maudissent les saloperies que l'homme laisse dans son sillage, mais parfois aussi, pleurent à cause de la vie qui leur manque, pleurent comme pleurent les noyés et voilà pourquoi la mer est salée."
19 août 2010
Jorge Amado, langue fleurie
Tereza Batista, flamboyant, bahianais, et plein d'amour
Roman en trois parties. Sauvage, âpre et suave à la fois
extraits arbitraires :
"De la porte du jardin, Emiliano voit le médecin tourner l'angle de la
rue, sa mallette à la main. Ce qu'elle a perdu, Amarilio, ce que je lui
ai pris de force en usant d'un subterfuge, en la plaçant devant un choix
impossible, ne se compense que par de l'affection, de la tendresse et
de l'amitié. Ca ne se paie qu'avec de l'amour.
Affection, tendresse, amitié, cadeaux et argent, certainement, c'est
monnaie courante entre les amants. Mais de l'amour, depuis quand,
Emiliano?"
""-Qu'as tu fait Tereza? C'est un parfum d'homme. - J'ai vu que vous aimiez tant à vous en mettre, j'en ai mis aussi, je pensais..." Svelte fillette, corps en formation, hanches insolentes, le docteur la retourna et la tint de dos contre lui. De la pointe des cheveux aux orteils, de la rose de sa fleur à la marguerite, le corps entier de Tereza fut la possession du docteur."
Pour une découverte de Bahia, de ses peuples, des ses croyances et candomblés, d'autres romans du grand auteur brésilien :
Dona Flor et ses deux maris
Mar morto
Gabriela, girofle et cannelle
Tieta do Agreste
La boutique aux miracles
et sur la recommandation de GB, Quinquin la flotte.
14 juillet 2010
Vicki Baum mérite mieux que sa réputation
Parce qu'elle a travaillé à Hollywood avec les studios de cinéma à la mise en image de ses romans, Vicky Baum, auteur autrichienne naturalisée américaine en 1938 a été taxée de facilité et reléguée au rayon des romans à bluettes. Or Sang et Volupté à Bali est tout sauf un roman niais ou mièvre. Ecrit en 1936 suite à un voyage à Bali, il s'appuie sur les notes du docteur Fabius, retraçant les coutumes, les modes de pensée, la religion des balinais.
Ce livre est un bel ouvrage documentaire sur une civilisation ancienne trés éloignée de nos valeurs occidentales.
Cela donne envie de lire Grand Hôtel ou Ulle (solitude).
Il faut dire que les couvertures de la collection j'ai lu dans les années soixante donnaient vraiment l'image de ringardise à ces romans.
11 juillet 2010
Becket, Krapp et Jacques Boudet
Festival off d' Avignon cet été, Jacques Boudet seul sur scène dans "la dernière bande" une pièce de Samuel Beckett mise en scène par un jeune metteur en scène de 23 ans, Christophe Gand.
Une critique positive sur ce blog :
http://blogs.lexpress.fr/cgi-bin/mt-search.cgi?tag=Jacques%20Boudet&blog_id=125&IncludeBlogs=125
11 juin 2010
Nina Simone entendue au Liban
Le jour où Nina Simone a cessé de chanter
Darina Al-Joundi et Mohamed Kacimi.
Le Liban des années 70 et 80. Le liban de la guerre. Incompréhensibles tueries. Des factions, des religions, des règlements de comptes. Et les hommes et les femmes ramenés à la survie, à des rapports violents, dominateurs, ravageurs. Grande violence des hommes aux femmes mais la violence profondément ancrée chez tous.
Darina Al-Joundi vit maintenant en France où elle est comédienne, ce livre est la transcription de sa pièce éponyme qu'elle a joué en 2007, 2008, 2009. Joue t'elle encore cette année?
Je suis passé à côté au moment où elle a tourné sa pièce et c'est une autre comédienne, qui joue aussi un monologue où la violence à sa part qui m'a fait découvrir ce livre. Ce n'est pas par hasard que Valérie Diome a aimé ce texte et je la remercie de sa découverte. Valérie a joué dans la même période sa pièce : Cérémonie fastueuse dans un souterrain, vu au dernier festival Art et Déchirure à Rouen. Et l'expression de la violence là aussi a une grande et bouleversante place.









