Indiana 2

Dans ce premier roman de G. Sand, Indiana, jeune épouse soumise absolument à son mari comme la coutume mais aussi la loi l'imposent après la restauration, est courtisée par le fringant Raymon, dans des péripéties assez plates et longues mais avec des mots d'un cynisme total, un langage trés élaboré, comme une toile d'araignée.

La lettre de Raymon au moment où Indiana part à l'ile Bourbon est un modèle du genre, à l'éclairage du paragraphe qui la suit immédiatement.

"Cependant il songea, le lendemain, qu’il lui restait encore une tâche à remplir : c’était de regagner l’estime, sinon l’amour de cette femme. Il ne voulait pas qu’elle pût se vanter de l’avoir quitté ; il voulait qu’elle se persuadât avoir cédé à l’ascendant de sa raison et de sa générosité. Il voulait la dominer encore après l’avoir repoussée ; et il lui écrivit :

« Je ne viens pas vous demander pardon, mon amie, de quelques paroles cruelles ou audacieuses échappées au délire de mes sens. Ce n’est pas dans le désordre de la fièvre qu’on peut former une idée complète et l’exprimer d’une manière convenable. Ce n’est pas ma faute si je ne suis pas un dieu, si je ne puis maîtriser auprès de vous l’ardeur de mon sang qui bouillonne, si ma tête s’égare, si je deviens fou. Peut-être aurais-je le droit de me plaindre du féroce sang-froid avec lequel vous m’avez condamné à d’affreuses tortures sans jamais en prendre aucune pitié ; mais ce n’est pas votre faute non plus. Vous étiez trop parfaite pour jouer en ce monde le même rôle que nous, créatures vulgaires soumises aux passions humaines, esclaves de notre organisation grossière. Je vous l’ai dit souvent, Indiana, vous n’êtes pas femme, et, quand j’y songe dans le calme de mes pensées, vous êtes un ange. Je vous adore dans mon cœur comme une divinité. Mais, hélas ! Auprès de vous, souvent le vil homme a repris ses droits. Souvent, sous le souffle embaumé de vos lèvres, un feu cuisant est venu dévorer les miennes ; souvent, quand, me penchant vers vous, mes cheveux ont effleuré les vôtres, un frisson d’indicible volupté a parcouru toutes mes veines, et alors j’ai oublié que vous étiez une émanation du ciel, un rêve des félicités éternelles, un ange détaché du sein de Dieu pour guider mes pas en cette vie et pour me raconter les joies d’une autre existence. Pourquoi, pur esprit, avais-tu pris la forme tentatrice d’une femme ? Pourquoi, ange de lumière, avais-tu revêtu les séductions de l’enfer ? Souvent j’ai cru tenir le bonheur dans mes bras, et tu n’étais que la vertu.

« Pardonnez-moi ces regrets coupables, mon amie ; je n’étais point digne de vous, et peut-être, si vous eussiez consenti à descendre jusqu’à moi, eussions-nous été plus heureux l’un et l’autre. Mais mon infériorité vous a fait continuellement souffrir, et vous m’avez fait des crimes des vertus que vous aviez.

« Maintenant, que vous m’absolvez, j’en suis certain, car la perfection implique la miséricorde, laissez-moi élever encore la voix pour vous remercier et vous bénir. Vous remercier !... Oh ! non, ma vie, ce n’est pas le mot : car mon âme est plus déchirée que la vôtre du courage qui vous arrache de mes bras. Mais je vous admire ; et, tout en pleurant, je vous félicite. Oui, mon Indiana, ce sacrifice héroïque, vous avez trouvé la force de l’accomplir. Il m’arrache le cœur et la vie, il désole mon avenir, il ruine mon existence. Eh bien, je vous aime encore assez pour le supporter sans me plaindre ; car mon honneur n’est rien, c’est le vôtre qui est tout. Mon honneur, je vous le sacrifierais mille fois ; mais le vôtre m’est plus cher que toutes les joies que vous m’auriez données. Oh ! non ! je n’eusse pas joui d’un tel sacrifice. En vain j’aurais essayé de m’étourdir à force d’ivresse et de transports, en vain vous m’eussiez ouvert vos bras pour m’enivrer de voluptés célestes, le remords serait venu m’y chercher ; il aurait empoisonné tous mes jours, et j’aurais été plus humilié que vous du mépris des hommes. Ô Dieu ! vous voir abaissée et flétrie par moi ! vous voir déchue de cette vénération qui vous entoure ! vous voir insultée dans mes bras, et ne pouvoir laver cette offense ! car en vain j’eusse versé tout mon sang pour vous ; je vous eusse vengée peut-être, mais jamais justifiée. Mon ardeur à vous défendre eût été contre vous une accusation de plus ; ma mort, une preuve irrécusable de votre crime. Pauvre Indiana, je vous aurais perdue ! Oh ! que je serais malheureux !

« Partez donc, ma bien-aimée ; allez sous un autre ciel recueillir les fruits de la vertu et de la religion. Dieu nous récompensera d’un tel effort ; car Dieu est bon. Il nous réunira dans une vie plus heureuse, et peut-être même... mais cette pensée est encore un crime ; pourtant je ne peux pas me défendre d’espérer !... Adieu, Indiana, adieu ; vous voyez bien que notre amour est un forfait !... Hélas ! mon âme est brisée. Où trouverais-je la force de vous dire adieu ! »

Raymon porta lui-même cette lettre chez Mme Delmare ; mais elle se renferma dans sa chambre et refusa de le voir. Il quitta donc cette maison après avoir glissé sa lettre à la femme de service, et embrassé cordialement le mari. En laissant derrière lui la dernière marche de l’escalier, il se sentit plus léger qua l’ordinaire ; le temps était plus doux, les femmes étaient plus belles, les boutiques plus étincelantes : ce fut un beau jour dans la vie de Raymon."

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Editions des oeuvres de Georges Sand