"Effectivement, c’était bien à ce mince ruisseau alimenté par une source qu’avait pensé Augustus. Il coulait à travers un petit bosquet de chênes qui s’étendait sur les pentes d’une colline assez élevée. Gus et le vieux Malaria s’arrêtèrent au sommet de la colline pour observer le ruisseau à leurs pieds, ainsi que le petit bassin qu’il formait sous les arbres. Gus était immobile et regardait droit devant lui, se qui était étrange –mais Gus, après tout, était quelqu’un d’étrange. Call escalada la colline, se demandant ce qui pouvait retenir ainsi l’attention de Gus, et il fut stupéfait de le découvrir en larmes. Elles glissaient le long de ses joues et luisaient aux extrémités de ses moustaches.

Call ne savait pas quoi dire, car il n’avait pas la moindre idée de ce qui n’allait pas. Il arrivait à Gus de rire jusqu’aux larmes, mais il était rare qu’on le vit pleurer. C’était, de surcroit, une magnifique journée. Call était perplexe mais il s’abstint de l’interroger.

Gus resta ainsi cinq minutes sans piper mot. Call descendit de cheval et en profita pour se soulager. Il entendit Gus soupirer et, levant les yeux, le vit s’essuyer les yeux avec un bandana.

-Qu’est ce qui t’arrive ? finit par demander Call.

Augustus ôta son chapeau pour se rafraichir un peu la tête.

-Woodrow, je crois pas que tu comprendrais, répondit-il en fixant le bosquet d’arbres et l’étang.

-Eh bien dans ce cas, tant pis, dit Call. Pour l’instant, c’est sûr que je comprends pas.

-J’appelle cet endroit le verger de Clara, dit Augustus. On l’a découvert, elle et moi, un jour qu’on faisait une promenade en carriole. On est souvent venus pique-niquer ici.

-Oh, dit Call. J’aurais dû me douter que ça avait un rapport avec elle. Je crois pas qu’il existe un autre être humain sur lequel tu puisses verser une larme.

Augustus d’essuya les yeux avec les doigts.

-Clara était adorable, dit-il. Je crois que j’ai fait la plus grande erreur de ma vie en la laissant m’échapper. C’est juste que toi, tu peux pas comprendre puisque t’apprécies pas les femmes.

-Si elle voulait pas t’épouser, je me dis que t’y pouvais pas grand-chose, dit Call, qui se sentait embarrassé.

Le mariage n’était pas un sujet de conversation qui le mettait à l’aise.

-C’était pas aussi simple que ça, dit Augustus, les yeux fixés sur le ruisseau et le petit bosquet d’arbres, absorbé par le souvenir du bonheur que lui avait procuré cet endroit.

Il fit faire demi-tour au vieux Malaria et ils prirent la direction d’ Austin. Le souvenir de Clara s’imposait à lui avec autant de fraîcheur que si c’était elle et non Woodrow Call qui faisait route à ses côtés. Elle avait ses petites faiblesses, surtout les vêtements. Il aimait la taquiner à ce propos en lui disant qu’il ne l’avait jamais vue deux fois avec la même robe, mais Clara se contentait de rire. Lorsque sa deuxième femme mourut et qu’il se retrouva libre de la demander en mariage, il franchit le pas un jour qu’ils faisaient un pique-nique à l’endroit qu’ils appelaient le verger de Clara, et elle refusa aussitôt sans que cela n’altère son humeur joyeuse.

-Pourquoi pas ? avait-il demandé.

-J’ai mes habitudes, avait-elle répondu. Il se pourrait que tu veuilles m’imposer ta manière de voir les choses.

-Est-ce que je te passe pas tous tes caprices ? avait-il demandé.

-Si, mais c’est parce que je ne suis pas à toi, avait répondu Clara. Je suis prête àparier que tu changerais vite si tu avais la haute main sur moi.

Mais elle ne l’avait jamais laissé avoir la moindre emprise sur elle, alors qu’il lui semblait qu’elle avait baissé la garde sans même combattre devant un abruti de marchand de chevaux du Kentucky.

Call se sentait légèrement embarrassé pour Augustus.

-A quel moment de ta vie tu as été le plus heureux, Call ? demanda Augustus.

-Heureux dans quel sens ? demanda Call.

Simplement heureux d’être un homme libre sur la terre, répondit Augustus.
-Ben, c’est difficile à dire, dit Call.

-Pas pour moi, dit Augustus. J’ai été le plus heureux des hommes là-bas, justement, au bord de ce petit ruisseau. J’ai loupé le coche et perdu cette femme, mais c’étaient des heures merveilleuses."

 

Lonesome Dove, page 463